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Voici le témoignage d'une malentendante sévère, professeur en collège (18 classes de 28 à 30 élèves, de la sixième à la troisième) où elle enseigne les arts plastiques. Ce témoignage avait été publié sur l'ancien site de l'association Audtion et Écoute 33 et pourrait être utile à des enseignants atteints de déficience auditive.

L'aménagement de ma salle de classe

Panneau indicateur CollègeJe bénéficiais déjà d'une salle isolée sur le plan acoustique. Mais, si cela atténuait les bruits venant de l'extérieur et les résonnances spatiales, ce n'était pas suffisant : le stress provoqué par les nuisances sonores – celles des manipulations, bien sûr, mais aussi celles créées par les élèves eux-mêmes, pour « s'amuser »... – avait de réelles répercutions sur ma santé et la qualité de mes cours.

Ma hiérarchie m'a alors conseillé de faire une demande d'allègement de service qui m'a été refusé par le Rectorat, le groupe de travail ayant proposé « un aménagement de [ma] salle, pour réduire les nuisances ». C'était en juin 2010.

Bonne surprise à la rentrée de septembre, ma hiérarchie a quand-même obtenu que j'aie un allègement de service, ce qui a porté ma semaine de travail face aux élèves à 16 heures.

 

Un système d'aide à l'audition dans ma salle de classe

Pour mettre en place un système d'aide à l'audition dans ma salle de classe, nous avons fait appel à la société BLD-Audio (société disparue en 2015) dont les compétences ne sont pas discutables, qui nous a proposé l'installation d'un pack audio UHF avec des micros de prise de son exceptionnelle et un système de transmission Sennheiser comprenant, outre le rack mural pour protéger le matériel (préampli pour la gestion des micros et station de charge double) :

  • 1 récepteur UHF, Sennheiser EK 1038 avec collier magnétique (fonctionne avec la position T des prothèses auditives)
  • 1 émetteur fixe UHF, Sennheiser SR 300 IEM, relié aux micros et qui transmet le son au récepteur
  • 4 micros de prise de son Haute Définition, Sennheiser ME64, fixés au plafond au-dessus de chaque groupe de 6 à 7 élèves pour une prise de son homogène

Pour des raisons administratives budgétaires, le système a été mis en place pour la rentrée de janvier 2011.

Une excellente qualité de son, sans chuintement, ni parasite

Dès le premier jour, j'ai pu constater une excellente qualité de son, sans chuintement, ni parasite aucun. Une très grande clarté de timbre sans être obligée de mettre trop de volume. Je me sentais plus à l'aise, j'ai même entendu ce que les élèves disaient lorsqu'ils parlent entre eux !!! Et j'ai pu avoir une écoute plus "flottante", ce qui me permettait de mieux les surveiller. Ainsi j'ai pu détecter ceux qui lançaient des boulettes pour perturber leurs camarades !!! J'étais moins stressée et moins tendue. Je n'avais qu'un souhait : que ma joie demeure...

Il faut noter que toute nouveauté introduite dans une salle de classe a pour effet, soit une grande agitation, soit un calme olympien. Ce jour-là, ce fut le calme olympien.

Toutefois, si la qualité du son me paraissait au top, j'étais gênée par le fait que les 4 micros captaient tous les sons en même temps et ne me permettaient pas d'avoir une discrimination fine des bruits ainsi amplifiés, ce qui finissait par m'user, même avec des classes calmes. Et dans les classes plus agitées, je perdais carrément patience... pour, finalement, ne pas mieux comprendre les élèves quand ils me parlaient. Je désespérais...

Le cerveau a besoin de temps pour la rééducation de l'écoute

Cependant, il faut savoir que le cerveau a besoin de temps pour s'habituer aux grands changements qui interviennent avec la mise en service du système. La rééducation de l'écoute est toujours évaluée à au moins 3 à 6 mois... Or, c'est sans compter sur les vacances scolaires et mon allègement de service, pourtant indispensables, qui n'ont pas permis la régularité nécessaire de cet effort. Comment alors avoir le temps pour m'adapter à tous ces petits bruits nouveaux, que je n'entendais pas auparavant, tels que le bruit des feuilles de papier, les frôlements des affaires, le grincement des chaises, etc.) ?

Nous nous sommes posé la question du volume... De fait, selon les moments de la journée et le type de classes, je baissais parfois le volume et je ne m'en portais pas plus mal. Certes, je ne comprenais pas toujours mieux mais cela avait le mérite de moins exacerber mon ouïe et donc de générer moins de stress. Or, plus on est stressé, plus l'adaptation est difficile.

Il fallait me rendre à l'évidence : malgré la qualité de son absolument exceptionnelle, le fait que les classes se suivent et ne se ressemblent pas, le fait que mon stress augmentait au fur et à mesure que la journée se déroulait, tout cela anéantissait tous mes efforts d'adaptation !

Je notais régulièrement mes impressions à chaque cours, les problèmes rencontrés ou, au contraire, l'aide réelle ressentie, selon les situations vécues. Cela a énormément contribué à l'affinement des réglages techniques. Il est vrai aussi que même les professeurs « bien-entendants » en bavent. Peut-être que j'attendais « trop » de miracles...

Fin janvier, les résultats me paraissaient (un peu) encourageants car j'avais l'impression d'être moins stressée. Impression... peut-être un peu fausse car je suis sortie du collège avec un mal de reins à m'arracher un cri à chaque mouvement. Je suis donc rentrée chez moi en passant par la case médecin qui m'a diagnostiqué un lumbago dont l'origine pourrait être une tension musculaire due au stress et à la fatigue, ce qui m'a valu une semaine d'arrêt maladie pour reprendre du poil de la bête.

Un élève, pour s'amuser, a fait éclater un pétard dans la salle de cours

Une salle de classeUn autre problème s'est présenté : un élève, pour « s'amuser », a fait éclater un pétard dans la salle de cours... Alors, forcément, les micros ont retransmis la déflagration directement dans mes appareils auditifs ! J'ai vu ma cervelle collée sur les murs... Le soir j'ai eu des acouphènes et mon médecin m'a encore une fois mise en arrêt maladie.

Mais, bien sûr, cette absence a encore retardé mon travail d'adaptation... surtout que les vacances d'hiver et de printemps sont passées par là. Nous voilà donc arrivé en avril ! Et nous n'avons pas encore trouvé LA solution.

Plusieurs modifications dans la configuration du système sont alors essayées

Pour pallier le problème de la prise de sons « trop abondante », un autre système est alors tenté au mois de mai pour gérer les micros automatiquement afin qu'ils agissent comme des interrupteurs virtuels qui « allument » les micros au-delà d'un seuil et les « éteignent » quand le son repasse en dessous du seuil. Cela revient à dire que lorsqu'un élève prend la parole, seul le micro le plus proche de lui fonctionne, les autres restant « éteints ». De plus ces systèmes intègrent des « limiteurs de bruit », donc je ne risquais plus « d'exploser » si mes élèves me faisaient des farces...

Alors que j'étais extrêmement pessimiste, je suis obligée de reconnaître que cela allait déjà mieux. En effet, seul le micro au-dessus de l'élève à qui je donne la parole s'active, les autres se coupent. Enfin, un réglage a permis de minimiser les bruits parasites (papiers froissés, tapotements sur les tables, etc.). Nous avons testé avec une classe et les enfants eux-mêmes semblaient dire que je les entendais mieux (car ça les agace que je ne les entende pas et ça génère du chahut de leur part et on sombre vite dans un cercle vicieux qui m'épuise). Mais là encore, dans les classes agitées, certains élèves ont vite compris le « système » et se sont mis à en jouer pour le mettre en échec... Pour ce qui est des 4 micros qui se switchent automatiquement, la difficulté est de régler un seuil suffisamment élevé pour que le micro ne se déclenche pas avec le bruit ambiant, mais certains élèves ont une petite voix qui est en dessous du seuil... Du coup il faut abaisser le seuil et les micros captent trop de son.

On décide alors de supprimer 3 micros et d'en garder un seul au milieu de la classe avec un système « directionnel ». Normalement le micro central avec l'interface devait être une bonne solution. Las ! Lors de l'oral d'histoire des arts du brevet, il n'y avait pourtant qu'un seul élève par passage, que je plaçais sous le micro et je ne comprenais pas ce qu'il disait... J'ai terminé l'année scolaire sur les genoux (nouvel arrêt pour stress accru) avec le désir de réinstaller le système qui me semblait intéressant, à savoir que seul le micro situé au-dessus de celui qui parle se mette en marche tandis que les autres se mettent en sourdine. J'ai bien compris pourtant qu'il ne pouvait y avoir de miracles mais restais persuadée que mes difficultés provenaient aussi de la fatigue accumulée de l'année.

Après la trêve estivale, me voilà un peu d'aplomb... bien que découragée, plus par mon handicap lui-même que par les moyens techniques mis en place ! N'empêche, la solution du micro au milieu ne me satisfait pas.

Une rentrée 2011 qui s'annonce difficile

Septembre 2011, la rentrée s'annonce chargée : pas d'allègement de service, un emploi du temps avec peu de « trous » pour reposer mes oreilles (6 heures à la suite le jeudi !), des classes de 3e surchargées et une formation lourde programmée tout au cours de l'année en plus de mon travail... En quelques jours je suis déjà épuisée. Ce qui me vaut une visite « surprise » de mon inspectrice qui m'a tout-à-fait déstabilisée, voire démoralisée... Il me semble commencer à subir, en plus des difficultés liées à mon handicap et à celles de l'aménagement de ma salle, des situations qui accentuent mon stress et donc mon handicap. S'il ne s'agit pas de harcèlement moral (ça y ressemble à s'y méprendre), ce sont tout de même les conséquences d'une maladresse excessive de la part de ma hiérarchie qui, j'ose le croire, veut « bien faire »...

Mon médecin m'arrête deux semaines pour stress réactionnel. Parallèlement, je suis en train de prendre conscience de mon hyperacousie. Le moindre petit bruit quasi inaudible pour les normo-entendants prend pour moi des proportions insupportables que je supporte vaillamment jusqu'au « pétage de plombs »... Il y a, certes, encore du pain sur la planche !

Changement de stratégie donc : on envisage un micro sans fil que je baladerais avec moi et que je placerais devant la bouche des élèves lorsqu'ils demandent la parole tout en gardant un micro au plafond. Même si cela peut paraître encombrant, un micro que je tendrais vers celui qui parle permettrait sans doute de gommer les bruits de papiers froissés, de règles qui tombent ou de tapotements de doigts sur une table. Non ?

Premier essai avec une classe sage. J'avais beau mettre le micro tout près de la bouche d'un élève, je ne comprenais rien tant le micro central du plafond renvoyait les autres « petits » bruits. Désespérée, je suis allée baisser le volume du micro central et augmenter le micro sans fil. Et... ouf ! C'était presque parfait. Gros avantage donc : la souplesse d'utilisation.

Toute contente je prends la classe suivante et là.... j'ai eu affaire à un effet de groupe « pour piéger le prof » : ils faisaient exprès de faire du bruit et quand ils voyaient que je ne comprenais pas, ils hurlaient de rire. J'ai fini par renvoyer celui qui se faisait le plus remarquer pour un remontage de bretelles. Qu'à cela ne tienne, cela continuait et, alors que je donnais la parole à un élève (qui l'avait demandée) en lui tendant le micro, il y a parlé « sans parler », seulement en remuant les lèvres, et en affichant un beau sourire satisfait tout en regardant fièrement la réaction des autres. Elle ne s'est pas fait attendre : ils ont été pris de fous-rires en cascades irrépressibles. Là j'ai dit stop ! J'ai demandé à un élève (sage - car il y avait quand-même quelques imperturbables) d'aller chercher le Principal-adjoint et, du coup, ils se sont arrêtés. En attendant qu'il arrive je leur ai fait la morale (on entendait les mouches voler). Quand le Principal-adjoint est arrivé il en a remis une couche ! Je pense qu'ils ont pris conscience de leur bêtise et que cela se passera mieux la prochaine fois.

Je crois que c'est le micro portable qui les a perturbés. Mais bon, faudra bien qu'ils s'y fassent ! :-)

Quand plusieurs problématiques se superposent ...

Voilà. Le lendemain 3 classes de 6è de suite. Cela devrait bien se passer mais je crains beaucoup pour la 3è où ils sont 30 le surlendemain !

6 octobre 2011 : Ouf ! Journée avec les 6e, top ! Ils ont adoré parler dans le micro et n'ont pas encore l'âge bête. Pour les 3e du lendemain, il va falloir faire preuve de beaucoup d'humour car ce n'est pas le système audio qui est en cause mais, justement, l'âge « bête »...

7 octobre 2011: Oui, l'humour permet beaucoup de dédramatiser. Avec les petits ça marche super. Avec des adultes ça marcherait aussi mais avec des grands dadais « en groupe », c'est peine perdue. Loin d'être idiots, ils sont parfaitement conscients du problème mais leur « métier », quel que soit le professeur à qui ils ont affaire, est de « piéger » le professeur pour se faire valoir du groupe. C'est comme ça. Alors je profite un maximum des petits. Et pour les autres, c'est comme pour tout le monde, c'est comme ça et ça leur passera. Le problème c'est que ça me contrarie, ça me stresse et ça m'épuise.

Nous avons même eu un docteur en psychologie de l'adolescence qui nous a dit : « c'est normal ». Le problème est un problème de l'autorité du professeur qui est remise en question. Les lois interdisent tout. On n'a plus le droit de mettre des sanctions, à part des retenues mais ils ne viennent pas les faire et quand ils viennent, la vie scolaire râle parce que les permanences sont engorgées et que les surveillants n'en viennent pas à bout.

Dessin d'enfants qui font de la peintureEt comme on n'a pas d'autres sanctions, ils n'en ont rien à faire et ça les fait bien rigoler. Un avertissement ? C'est un bout de papier, ils s'en fichent, ça les fait rigoler aussi. D'autant plus qu'ils sont soutenus par leurs parents qui viennent nous agresser.

Non, là, je suis comme les collègues, je dois prendre mon mal en patience, c'est comme ça. Sauf que moi j'en souffre davantage que les normo-entendants. C'est tout et voilà. J'ai demandé qu'on me dédouble la classe de 3è, l'administration refuse. Bon.

A peine le temps de manger au lance-pierre, j'ai eu beaucoup de mal avec la 6è l'après-midi parce que je n'en pouvais plus et que je n'avais plus de patience....

Arrêt de 3 semaines pour stage de formation à Paris puis vacances.

 

27 novembre 2011 : Je suis super contente du résultat. Le micro ne m'encombre pas du tout. J'entends très bien mes élèves quand ils me parlent et j'ai même fini par couper complètement le micro du plafond et c'est beaucoup mieux car je n'ai vraiment pas besoin d'entendre les bruits parasites.

Malheureusement, les élèves les plus futés ont vite trouvé les failles du système pour le faire échouer. Petit à petit les cours sont redevenus infernaux au point que cette année je me retrouve avec de réelles difficultés administratives, le but recherché étant de me mettre en « invalidité » plutôt qu'agir en sanctionnant les élèves pour leur comportement...

En conclusion, je dirai que ce système audio est absolument extraordinaire mais peu adapté à un public d'adolescents indisciplinés. Je pense qu'il est idéal et peut être validé pour équiper des salles de classes du primaire ou de l'après bac, voire du lycée, quoique, au lycée, cela dépendra encore des classes... tant que la société acceptera les enfants-tyrans...